Putain, 6 ans
Par Adrien le mardi, mai 6 2008, 18:12 - ma vie - Lien permanent
Un joli SMS de mon frère me l'a incidemment rappelé, alors que je partais au boulot. Si c'est aujourd'hui le 1er anniversaire de l'élection de Nicolas Sarkozy, qui donne lieu à des commémorations débiles faisant peu honneur au journalisme, c'est aussi l'anniversaire de la mort de mon père.
6 ans et l'on solde à peine quelques uns de ses souvenirs. Les centaines de vinyls de blues et de jazz, les centaines de CD dont on ne sait que faire, ses assemblages, collages, dessins, toiles et caricatures dont je me dis qu'il faudra un jour les scanner parce que certaines en valent le coup (la série sur le PS en 1983 et les petits commerçants me fait toujours rire).
6 ans sans pouvoir lui confier quoi que ce soit, la faute à l'absence de croyance en une vie après. Poussière, poussière.
6 ans que je me repasse en boucle des épisodes longs et lents du traitement, des chimios expérimentales, du cocktail de la dernière chance, des ce-coup-ci-c'est-la-bonne. Les visites à l'hôpital, à l'Institut Gustave Roussy, son humour grinçant face à sa situation. La maigreur, le catétère, sa faiblesse...
6 ans de haine et de colère sourde contre une maladie de civilisation qui arrache des milliers d'être aimés à leurs familles et amis, 6 ans d'incompréhension face aux marchands de mort en tubes roulés par lot de 20.
6 ans et je n'ai pas encore lu vraiment tous les poches de SF que je me suis gardés, Présence du futur au papier jauni et à la reliure de merde, les belles illustrations de Tibor Csernus. Jack Vance, Theodore Sturgeon, Clifford D. Simak et tant d'autres noms connus et appréciés grâce à lui. Moi la lecture, la musique pour mon frère, Chuck, Louis, Winton et Blind Lemon, tant d'autres aussi.
6 ans d'absence, au boût du compte. Des années irrattrapables, le sentiment amer et déçu des questions qu'on n'a pas posé, qu'on ne posera jamais et qui n'auront jamais de réponse. Le sentiment que ce père qu'on croyait connaître à 15 ans devient quelqu'un de moins évident à cerner, le temps passant. L'impression que l'être aimée avec qui je partage ma vie ne connaîtra jamais, ne parlera jamais à, ne verra jamais autrement qu'en photo, la moitié de la construction de mon identité.
J'ignore s'il y a un âge auquel on peut perdre son père. Par contre, je suis sûr qu'à 20 ans, c'est trop tôt. Beaucoup trop tôt. Tout l'amour d'une mère et son soutien dans les merdes administratives sont infiniment utiles ; insuffisants mais infiniment utiles. On ne remplace pas l'irremplaçable.








Commentaires
Beau billet Adrien.
Sache-le, on ne s'en remet jamais, jamais.
Moi c'est putain 23 ans, 23 ans que je vis sans. Mais que je vis. Mais sans. Alors on relativise, quand les cons sont prêts à s'engueuler avec leurs potes pour une virgule mal placée dans un texte d'AG.
Beau billet Adrien.